

Rattrapée dans la demeure du Grand Khan des Elkins par le commissaire du peuple Frimas lancé à ses trousses, Ajjer, l'amazone drack doit être ramenée à la capitale, ainsi que l'œuf héritier qu'elle a dérobé au dragon empereur après l'avoir assassiné. A priori, son compte est bon !
Mais c'est sans compter sur les fidèles du régime déchu, survivants de la révolution qui a noyé St-Atanov, la capitale, dans le sang, et leur furieuse envie de mettre leur grain de sel dans ce plan qui aurait dû se dérouler sans accrocs.
A l'instar d'un certain John Ronald Reuel qui tentait, au travers de ses écrits, de donner une mythologie à l'Angleterre, les auteurs, Christophe Dubois et Nicolas Pona, continuent avec cet ouvrage ce qui dans 3 ou 400 ans pourra être regardé comme la version mythologique de l'Histoire de la révolution russe. Dans un empire qu'on identifie sans ambiguïté aucune à la Russie Impériale et baptisé « Empire des Grands Vents » (j'en vois qui sourient), on retrouve mélangés, sans que cela ne choque le moins du monde, des ogres, des cosaques, des sorcières, des samovars, des hommes poissons-chats, des amazones et des références issues de l'antiquité grecque. On notera également, en plus de la cohabitation des espèces familières et surnaturelles, le basculement de l'empire, de la magie à l'industrialisation, formant un écho au départ des elfes et à l'avènement de l'âge des hommes qui sous-tend le Seigneur des anneaux.

Faut pas lui
prendre la tête Ajjer !Les auteurs installent leur scénario dans un décor stylisé et très familier, en ce qu'il est parsemé d'images d'Épinal sur la Russie du 19e siècle : habitudes et habitats, uniformes et valeurs, ethnies (quoiqu'un peu trafiquées) et coutumes, contribuant ainsi à rendre cet univers attachant, en plus d'hypnotique, baigné qu'il est par ses neiges éternelles.
Ce deuxième tome continue son chemin à la suite de cette fille-assassin qui a un Master II de découpage en tranche et une solide expérience de « j'passe au travers des balles », le tout porté par un dessin dynamique qui souligne sans forcer une grande palette de mouvements, que ce soit par le trait même ou au travers du système de chevauchement régulier des cases.
L'histoire, qui parvient à se renouveler dans la continuité, s'appuie toujours sur celle qui porte un "h" plus grand, et l'habille de représentations propres à la fantasy, voire aux contes de fées. On navigue ainsi entre des personnages évoquant tour à tour les univers de Miyazaki, de Lewis Carroll et des Mondes Engloutis, que les plus chanceux d'entre nous n'ont pas connu. 1894, année de ce récit, est l'année de la mort d'Alexandre III, avant-dernier empereur de Russie, qui s'était montré plus ferme que son père, Alexandre II, en matière de politique intérieure. Renforçant la centralisation du pouvoir pour inciter toute cette bande d'anarchistes excités qui avaient tué son papa à se tenir un peu tranquille, il réaffirme le nationalisme, l'orthodoxie et l'autocratie. L'image du dragon tsar, pour symbolique qu'elle soit dans l'évocation de la toute-puissance d'une dynastie qui tire sa légitimité de son unicité et de sa monstruosité, rencontre ainsi une certaine réalité dans les faits. Le successeur d'Alexandre, Nicolas II, sera le dernier empereur de la Russie, à la charnière de deux espoirs qui s'opposent, celui de voir enfin s'éteindre les inégalités portées par les tenants de l'ancien régime et celui de voir l'empire se perpétuer malgré tout. L'œuf prend alors toute son importance : qui saura s'en emparer déterminera dans quel camp l'empire renaîtra.
Les auteurs dans cette deuxième aventure
La voleuse et sa pote Ajjer trempent le bout du pied dans les intrigues politiques, desquelles les plus habiles calculateurs tirent un intérêt propre, sous couvert de satisfaire aux exigences des plus malheureux. Mais ils tentent surtout de passer outre un jugement binaire du fond de leur histoire, de cette révolution qui baigne le récit. Ici, les partisans de l'empereur sont certes une bande de connards assermentés, mais les révolutionnaires ne valent guère mieux, et à la fin les zombies mangent tout le monde pareil (ah oui au fait y a des zombies aussi !). On trouve toutefois de bons éléments dans les deux camps, car au final le but n'est pas de rendre tout le personnel détestable, mais bien de favoriser le regard que l'on porte sur ces héros qui n'évoluent dans aucun camp, sinon celui d'une raison qui tente de surnager dans toute cette folie, et que l'on soupçonne de voter Bayrou.
Avis des internautes