Plein les yeux

Critique par iscarioth - le 16/06/2006 couverture de la bd Plein les yeux
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Traumatisme visuel
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Nous sommes tous hantés par les images, que ce soit dans nos rêves ou dans nos pensées. Faisons un peu de mise en scène. Imaginez un instituteur devant sa classe. Menaçant, le vieux pédagogue colérique sort à ses petits élèves : « si vous ne travaillez pas, vous n'aurez pas d'emploi ! Déjà que c'est dur pour ceux qui poussent des brouettes de diplômes ! ». A dix ans, comme à trente, on n'est pas bête et l'on comprend l'image. N'empêche que si l'on saisit bien le sens de la phrase, il est difficile de s'empêcher d'imaginer quelqu'un poussant une brouette. Cette faculté d'imager sa pensée et ses 38390_250.mots est une capacité propre à l'homme, de laquelle découle tout un tas d'arts figuratifs, dont la bande dessinée. Eh bien, l'album Plein les yeux, c'est ça.

Dans le fond, une banale affaire d'interrogatoire policier. Un homme est accusé du meurtre de sa femme et s'explique face à l'enquêteur en tentant de se remémorer chaque instant de sa journée. Notre accusé tente d'expliquer au policier le complot dont il a été la victime. A la lecture de ces lignes de résumé, on croit juste être face à un énième thriller : le sombre interrogatoire, l'accusation, les flash-back et la théorie du complot. Seulement voilà, dès l'album ouvert, c'est une toute autre impression qui nous envahit. Plein les yeux, le bien nommé, est graphiquement hallucinant, réalisé à partir de pastiches, dans un style très référentiel et en trichromie. Toutes les planches ne sont constituées que de noir, de blanc et de rouge. Keko a repris toute l'ambiance graphique des années 1950 et l'influence pop art. L'auteur a même réalisé de fausses pubs atypiques de l'après-guerre et de la chasse aux sorcières : des affiches de propagande anti-communiste et anti-nazies. Pour en revenir à ce que nous disions plus haut, en introduction, lire Plein les yeux, c'est 38391.comme se faire raconter une histoire, à la différence près que tout le travail d'imagination et d'interprétation graphique nous est mâché.

A première vue, surtout dans la deuxième moitié de l'album, ce que l'on voit à l'image est tout à fait en décalage avec ce que le narrateur nous explique, par l'écrit. Mais à y regarder de plus près, la mise en image de Keko a une signification symbolique ou métaphorique toujours très forte. Voilà pourquoi nous expliquions, plus haut, pour introduire, la pensée par l'image. La narration se réalise en deux temps. Les passages en noir et blanc, réalistes et posés, nous rapportent les moments de discussion entre le policier et l'accusé. Ceux en trichromie, beaucoup plus stylisés et cauchemardesques, viennent apporter une « divagation graphique » au dialogue, imageant les propos de manière très psychédélique.


Plein les yeux est une perle d'esthétisme. L'album fourmille de détails et, comme devant une grande oeuvre surréaliste, les interprétations sont multiples et le ressenti glaçant. Une BD qui est plus une oeuvre d'art et un jeu de sens qu'une histoire contée. Un véritable plaisir, mais réservé à une élite fortunée : 19.50 euros pour une cinquantaine de planches au petit format souple.


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