Avant toute méprise, ce film est la suite directe de Mayrig, par Henri Verneuil, je vous conseille de lire en premier lieu la critique du premier volet pour bien comprendre cette chronique.
Mayrig se terminait sur Azad Zakarian, dansant avec sa mère après avoir obtenu son diplôme d'ingénieur, et le réalisateur ouvre ce second volet sur une habile transition car nous voyons maintenant la même scène, mais jouée dans une pièce de théâtre écrite par le même Azad, devenu dramaturge et renommé Pierre Zakar pour l'occasion. La tournure assumée de l'autobiographie devient alors évidente et Henri Verneuil, alias Achot Melikyan, trouve en Pierre Zakar son alter ego magistralement interprété par Richard Berry dans un de ses meilleurs rôles. L'histoire se situe 20 ans après Mayrig mais on retrouve avec émotion les mêmes personnages, vieillis mais toujours fidèles à eux-mêmes. Le jeu d'Omar Sharif, en vieillard toujours aussi fier de son fils qu'au premier jour, est alors bouleversant de justesse, moi qui avais jusque là un peu de mal avec cet acteur, je l'ai absolument redécouvert dans ce diptyque.
En ce qui concerne le reste de la distribution, il peut paraître un peu étrange d'avoir des dialogues parfois très théâtralisés, qui nécessitent de rentrer un peu dans la musique du film pour les apprécier à leur juste valeur. Ainsi, la voix off de Richard Berry peut sembler un peu pompeuse par moment mais c'est aussi ce qui fait le lyrisme de l'ensemble qu'on peut aimer ou détester.
Comme dans le premier volet, ce qui fait la richesse de 588 rue Paradis, c'est encore une fois l'aspect profondément arménien qui s'en dégage. Verneuil fait part de son vécu en évoquant plusieurs thèmes centraux, avec tout d'abord la question de l'importance des origines. C'est paradoxalement l'aspect le moins développé de l' « arménité » des personnages, mais cette question est posée à travers cet Azad devenu Pierre, mais qui n'a jamais renié ses origines et qui continue à porter un regard sur ce pays lointain.
Une autre problématique plus présente est celle du rapport à l'argent très particulier qu'entretiennent les arméniens. Il est fait d'un mélange de pudeur et de fierté, Pierre n'a pas honte d'être devenu riche par son travail, et peut ainsi subvenir aux besoins de ces parents, mais ceux-ci, s'ils ne refusent pas, n'abordent jamais le sujet avec lui et ne lui avouent que tard qu'ils n'ont jamais touché à l'argent de leur fils. Ceci était déjà présent dans le premier film mais avec un Azad devenu adulte et riche, la question de l'argent trouve une nouvelle dimension très marquante.
Enfin, Verneuil aborde bien sûr la place de la famille, elle est ici mise en opposition avec la vie maritale, mais toujours avec pudeur et retenue. Il n'y a pas de clashs violents, les seules disputes de Pierre Zakar avec son épouse se frottent à un calme extraordinaire et une mise à distance de tout conflit encore une fois très arméniens.
Et il faut aussi citer la scène de préparation des baclavas, ou encore un magnifique air de duduk dans un théâtre vide pour se rendre compte à quel point Verneuil fait ici une grande déclaration d'amour à son pays et à son peuple.
588 rue Paradis se termine sur une scène sublime et magistrale de par sa simplicité, le sujet du film aurait pu ne chercher qu'à susciter le pathos mais ce n'est pas détruit qu'on sort du visionnage, au contraire. Une petite merveille qui au crépuscule de sa carrière et de sa vie, a permis à Henri Verneuil de faire découvrir une autre facette de son talent.
9/10
Flammes-and-co


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