Bonsoir. 
Un classique assurément. Il est toujours agréable et intéressant de lire de nouveaux avis (d'autant que les chroniqueurs peuvent ne pas oser s'atteler a la tâche étant donné le nombre d'universitaires à avoir écrit sur le sujet).
C'est assez incroyable tout ce que ce court roman peut réussir à générer en une soixantaine de pages (je me réfère à l'édition OUP, il est évident que le nombre de pages varie selon les éditions). J'ai décidé d'oser répondre parce que je voudrais que tu m'éclaires sur quelques-unes de tes idées. Bon, c'est une réponse en vrac, hein, y a pas vraiment de structure. Mais on va dire que ce n'est pas très grave. 
Tu l'as souligné, l'Etrange Cas est pré-freudien et véritablement ancré dans la société victorienne, sûrement aussi héritier de la tradition écossaise et post-darwinien. Les théories de Darwin ont profondément marqué la société de l'époque et ça peut se retrouver dans le livre. Tu l'as très justement dit, Hyde est "décrit" comme indescriptible par ceux qui le voient mais plus encore, il a toujours pour référents des animaux (et en général pas des animaux avec une réputation heureuse) : rat, serpent, rire sauvage. Bref, tout un arrière-plan qui peut suggérer aussi l'idée que si l'homme a pu évolué, pourquoi ne pourrait-il pas également régresser ?
Il me semble que ce thème, cette peur, est aussi central(e) dans le roman que l'annonce de Freud.
Par extension, ce doit être lié au double. J'ai cru comprendre que tu étais amateur de gothique également et le thème de la dualité n'est pas nouveau au 19ème siècle, particulièrement dans la médecine.
Ahem. Ce qui est d'autant plus terrifiant peut-être est le fait que Jekyll cherche cette schizophrénie, il fait des expériences sur le dédoublement, certainement pour passer outre les apparences comme tu le dis. Sa réputation n'est jamais mise en cause, en revanche ses motivations sont plutôt floues, voire malsaines dès le départ.
Je ne crois pas avoir lu un seul livre où les paragraphes étaient numérotés. Le découpage des chapitres est très subtil et maîtrisé.
Salut Cwytheilbed ! Je vais tenter de te répondre. 

Effectivement, les chapitres du livre ne sont pas numérotés, c'était le mot "paragraphe" qui m'avait échappé. 
Pour Lovecraft, sa répulsion est purement esthétique. Il n'aimait pas le côté policier de Poe, de Doyle ou de Stevenson, voire de Machen. 

Houla, lire Lovecraft à 11 ans, quelle folie ! 
En fait, il ne supporte pas la désinvolture du style de Stevenson qu'il ne manqua pas de critiquer avec cette "tendance insupportable au maniérisme désinvolte". En réalité, pour avoir étudié Lovecraft d'assez près, je pense qu'il déteste "l'élément humain", on dirait aujourd'hui "psychologique", propre à ce genre de récits qui privilégient l'événement à l'atmosphère - on connaît le camp du Fantastiqueur sur ce point. Lovecraft préfère le "cauchemar purement artistique", sans se soucier des attentes d'un public. Ce n'est pas un hasard s'il ne s'arrête pas sur les récits policiers de Poe : il reconnaît leur logique, mais ça ne l'intéresse pas. De plus, la figure du détective infaillible le laisse indifférent. N'oublions jamais le pessimisme de Lovecraft sur la nature humaine : aucune foi en sa transcendance, en sa capacité existentialiste. Sherlock Holmes, Dupin, sont pour lui plus mythologiques encore que ses plus infernales divinités.







Lovecraft parle en tant que lecteur et critique du fantastique lorsqu'il critique Stevenson - il n'a jamais sous-évalué Docteur Jekyll, il a bien conscience de sa valeur esthétique, en particulier parce qu'il rénove les tentatives d'atmosphère de façon subtile - alors que Schwob parle en tant que fan habité de Stevenson (en témoigne son voyage à Samoa, là même où Stevenson venait de mourir). Ce sont deux points de vue. Je préfère le recul froid de Lovecraft à l'élan poétique, maintenant je ne doute pas du souci d'objectivité du poête français.
Dans existentialiste, je voulais traiter de sa forme la plus simple, celle de l'être humain qui peut se dépasser lui-même, sans dépendre de la main du Très Haut. Le destin est finalement très présent chez Lovecraft, c'est un destin digne des mythologies grecques, tragiques le plus souvent. (Innsmouth par ex). Je suis d'accord avec Lovecraft lorsqu'il dit que Holmes est infaillible. Il a ses défauts, mais il a un raisonnement qui confine vraiment à l'exceptionnel. Il aurait dû mourir, mais ça n'a pas été le cas, tel un dieu moderne, car le gentil public voulait qu'il reste en vie. Voilà ce qu'avait deviné Lovecraft à l'époque - à savoir les attentes du public où l'écrivain devient esclave comme je le rappelle plus haut - et c'est très précisément cette manière de publier et d'écrire, en plus de l'esthétique de l'événement, qui l'irritait. Aujourd'hui, Lovecraft détesterait la majorité des thrillers.
C'est hardcore par ici 