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L'Etrange cas du docteur Jekyll et M. Hyde

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Cwytheilbed - le 22/05/2007 à 19:42

Bonsoir.

Un classique assurément. Il est toujours agréable et intéressant de lire de nouveaux avis (d'autant que les chroniqueurs peuvent ne pas oser s'atteler a la tâche étant donné le nombre d'universitaires à avoir écrit sur le sujet).

C'est assez incroyable tout ce que ce court roman peut réussir à générer en une soixantaine de pages (je me réfère à l'édition OUP, il est évident que le nombre de pages varie selon les éditions). J'ai décidé d'oser répondre parce que je voudrais que tu m'éclaires sur quelques-unes de tes idées. Bon, c'est une réponse en vrac, hein, y a pas vraiment de structure. Mais on va dire que ce n'est pas très grave.

Tu l'as souligné, l'Etrange Cas est pré-freudien et véritablement ancré dans la société victorienne, sûrement aussi héritier de la tradition écossaise et post-darwinien. Les théories de Darwin ont profondément marqué la société de l'époque et ça peut se retrouver dans le livre. Tu l'as très justement dit, Hyde est "décrit" comme indescriptible par ceux qui le voient mais plus encore, il a toujours pour référents des animaux (et en général pas des animaux avec une réputation heureuse) : rat, serpent, rire sauvage. Bref, tout un arrière-plan qui peut suggérer aussi l'idée que si l'homme a pu évolué, pourquoi ne pourrait-il pas également régresser ? Il me semble que ce thème, cette peur, est aussi central(e) dans le roman que l'annonce de Freud.

Par extension, ce doit être lié au double. J'ai cru comprendre que tu étais amateur de gothique également et le thème de la dualité n'est pas nouveau au 19ème siècle, particulièrement dans la médecine.

Otis a dit :
Mais Docteur Jekyll ne se résume pas à une simple histoire de schizophrénie, c'est un roman toujours aussi terrifiant.

J'aurais dit qu'une "simple histoire de schizophrénie" pouvait suffire à terrifier. Ahem. Ce qui est d'autant plus terrifiant peut-être est le fait que Jekyll cherche cette schizophrénie, il fait des expériences sur le dédoublement, certainement pour passer outre les apparences comme tu le dis. Sa réputation n'est jamais mise en cause, en revanche ses motivations sont plutôt floues, voire malsaines dès le départ.

Otis a dit :
De plus, Stevenson n'oublie pas le genre dans lequel il excelle ici, pour développer tout l'attirail du fantastique : nuits de pleine lune, hiver, décor londonien avec de simples détails exquis et si minutieusement préparés, car ils ne sont pas là par hasard. C'est l'exemple d'éléments comme les réverbères, la brume, les rues désertes...

C'est tout à fait vrai que cet environnement est celui de Hyde (avec le côté Est plus mal famé de Londres que le respectable Ouest où Jekyll vit). Je voulais te demander une précision sur l'attirail du fantastique que tu décris. Quand on y songe, le livre, ce cas relève de différents genres mais pour autant, le décor urbain du brouillard, du labyrinthe n'est pas, je pense, du domaine réservé du fantastique.

Otis a dit :
Est-ce une métamorphose artificielle ou naturelle ? Des doutes persistent au final, et supposer que Jekyll ne s'est jamais transformé en Hyde n'a rien de ridicule. Au contraire, le choix du doute laissé par Stevenson est judicieux.

L'idée est séduisante, mais comment la relies-tu aux témoignages de Enfield, de Utterson et de Lanyon (plus des personnages secondaires) ? Jekyll a le dernier mot, c'est un fait, mais il n'a pas le premier...Le doute ne peut, à mon sens, reposer que sur le témoignage de Jekyll. A moins qu'il y ait des indices du côté des autres qui m'aient échappés. C'est tout à fait possible.

Otis a dit :
Son style, subtil, calculé, est peut-être symbolisé par le fait qu'aucun paragraphe n'est numéroté, parce que l'histoire en elle-même se lit plusieurs fois.

Je ne comprends pas l'histoire des paragraphes. Je ne crois pas avoir lu un seul livre où les paragraphes étaient numérotés. Le découpage des chapitres est très subtil et maîtrisé.

Enfin ce livre est un bonheur, comme tu le laisses entendre.

L'Etrange cas du docteur Jekyll et M. Hyde
Otis - le 28/05/2007 à 13:10

Salut Cwytheilbed ! Je vais tenter de te répondre.

Cwytheilbed a dit :
C'est tout à fait vrai que cet environnement est celui de Hyde (avec le côté Est plus mal famé de Londres que le respectable Ouest où Jekyll vit). Je voulais te demander une précision sur l'attirail du fantastique que tu décris. Quand on y songe, le livre, ce cas relève de différents genres mais pour autant, le décor urbain du brouillard, du labyrinthe n'est pas, je pense, du domaine réservé du fantastique.

Je voulais dire tout simplement que l'auteur reprend les détails propres au genre, en particulier oui le gothique (qui n'est pas forcément issu du genre fantastique). Dans certaines scènes, c'est indéniable à mon sens ; mais Stevenson pousse le côté policier plus loin. Réflexe que ne pardonnait pas Lovecraft...

Sinon, pour le côté "hésitant" propre au récit, il est vrai qu'on peut douter des paroles d'un docteur fou et du regard de son entourage...
Ensuite, il existe des livres avec des chapitres non numérotés. (je me suis trompé, et je vais rectifier).

L'Etrange cas du docteur Jekyll et M. Hyde
Cwytheilbed - le 28/05/2007 à 14:10

Otis a dit :
Je voulais dire tout simplement que l'auteur reprend les détails propres au genre, en particulier oui le gothique (qui n'est pas forcément issu du genre fantastique). Dans certaines scènes, c'est indéniable à mon sens ;

Oui, tout à fait (c'est d'ailleurs ce que tu décris aussi). Cela revèle aussi l'importance de la ville dans certains récits de l'époque : ce n'est pas un hasard si Stevenson et Doyle la décrivent tous deux, à peu près au même moment, comme un labyrinthe, et souvent brumeuse, la nuit etc.

Otis a dit :
Réflexe que ne pardonnait pas Lovecraft...

Pourquoi ? Parce que le roman, en "mélangeant" les styles ne donne pas (uniquement / tout à fait) dans l'horreur, ou ne respecte pas une (?) définition du fantastique ?


Otis a dit :
Ensuite, il existe des livres avec des chapitres non numérotés. (je me suis trompé, et je vais rectifier).

Non, non, je pense que c'est moi qui avais mal compris. Effectivement, les chapitres du livre ne sont pas numérotés, c'était le mot "paragraphe" qui m'avait échappé.

L'Etrange cas du docteur Jekyll et M. Hyde
Otis - le 28/05/2007 à 14:36

Pour Lovecraft, sa répulsion est purement esthétique. Il n'aimait pas le côté policier de Poe, de Doyle ou de Stevenson, voire de Machen.

L'Etrange cas du docteur Jekyll et M. Hyde
Cwytheilbed - le 29/05/2007 à 15:40

Otis a dit :
Pour Lovecraft, sa répulsion est purement esthétique. Il n'aimait pas le côté policier de Poe, de Doyle ou de Stevenson, voire de Machen.

D'accord, même si je ne comprends pas comment on peut rejeter un genre entier en raison de sa forme.
J'admets que Lovecraft m'ayant traumatisée quand j'avais 11 ans, je l'ai assez délaissé par la suite (sauf pour en traduire des passages et c'est traumatisant aussi).

Après, il faut quand même voir que Lovecraft n'écrit pas du tout dans le même contexte que les autres. A la rigueur, je peux comprendre son point de vue sur Poe (sans le partager), qui appartient au même monde que lui. Mais Doyle, Stevenson et même Machen, en plus de n'être pas du même continent, donc pas de la même société, n'écrivent pas à la même époque (et, à mon avis, The Horror of Dunwich doit beaucoup à The Great God Pan).

L'Etrange cas du docteur Jekyll et M. Hyde
Otis - le 29/05/2007 à 18:43

Houla, lire Lovecraft à 11 ans, quelle folie !
En fait, il ne supporte pas la désinvolture du style de Stevenson qu'il ne manqua pas de critiquer avec cette "tendance insupportable au maniérisme désinvolte". En réalité, pour avoir étudié Lovecraft d'assez près, je pense qu'il déteste "l'élément humain", on dirait aujourd'hui "psychologique", propre à ce genre de récits qui privilégient l'événement à l'atmosphère - on connaît le camp du Fantastiqueur sur ce point. Lovecraft préfère le "cauchemar purement artistique", sans se soucier des attentes d'un public. Ce n'est pas un hasard s'il ne s'arrête pas sur les récits policiers de Poe : il reconnaît leur logique, mais ça ne l'intéresse pas. De plus, la figure du détective infaillible le laisse indifférent. N'oublions jamais le pessimisme de Lovecraft sur la nature humaine : aucune foi en sa transcendance, en sa capacité existentialiste. Sherlock Holmes, Dupin, sont pour lui plus mythologiques encore que ses plus infernales divinités.

L'Etrange cas du docteur Jekyll et M. Hyde
Cwytheilbed - le 29/05/2007 à 20:34

Otis a dit :
Houla, lire Lovecraft à 11 ans, quelle folie !

Justement, c'est cohérent avec Lovecraft.

Otis a dit :
En fait, il ne supporte pas la désinvolture du style de Stevenson qu'il ne manqua pas de critiquer avec cette "tendance insupportable au maniérisme désinvolte".

L'oxymore est intéressant mais tellement théorique qu'il en est difficile à comprendre. Enfin, je vais essayer de ressortir Lovecraft de ses cartons pour aller voir ce qu'il en dit de plus près (peut-être ira-t-il jusqu'à donner des exemples.)

Otis a dit :
En réalité, pour avoir étudié Lovecraft d'assez près, je pense qu'il déteste "l'élément humain", on dirait aujourd'hui "psychologique", propre à ce genre de récits qui privilégient l'événement à l'atmosphère - on connaît le camp du Fantastiqueur sur ce point.

Oui pour la dernière partie de la phrase et j'admets aussi le cauchemar purement artistique. En revanche, on peut faire s'affronter les critiques (et écrivains) sur le jugement concernant l'événement face à l'atmosphère. Bon, c'est le point de vue de Lovecraft. Schwob, lui, a défendu exactement le contraire concernant Stevenson, en déclarant que «Comme le fondeur de cire perdue coule le bronze autour du noyau dargile, Stevenson coule son histoire autour de limage quil a créée». Et il donne d'ailleurs l'exemple de Jekyll et Hyde par rapport à la porte : le premier chapitre s'intitule Story of the Door, comme si c'était la porte qui racontait l'histoire. La porte déclenche aussi le récit : n'oublions pas que c'est sa vue qui incite Enfield à parler de Hyde à Utterson.

Je ne veux pas dire que Schwob a raison et que Lovecraft a tort : simplement que les avis divergent d'un critique à l'autre, et forcément d'un individu à l'autre (quelle belle vérité générale...). Bref.

Malgré tout, je ne suis pas d'accord avec Lovecraft sur le fait que Stevenson privilégie l'événement. Ses atmosphères sont certes très différentes de celles de Lovecraft (oui, ça fait longtemps, sauf pour la traduction, mais il m'a *vraiment* marquée.) Dans The Master of Ballantrae, le duel à la bougie, par exemple, est très saisissant. Les ouvrages de Stevenson, et Jekyll et Hyde n'est pas en reste, sont très visuels : les livres n'ont pas uniquement intéressé le cinéma pour leurs événements. Tu as toi-même insisté sur la lumière des réverbères, la nuit, la lune etc.

Quant à savoir si Stevenson se souciait des attentes d'un public, contrairement à Lovecraft...aucune idée, ce n'est d'ailleurs pas très flagrant non plus dans les écrits sur l'art de Stevenson, notamment A Chapter on Dreams. Après tout, il raconte que Jekyll et Hyde est issu d'un rêve. Peut-être pour alimenter la légende, sachant que Walpole avait déclaré la même chose pour The Castle of Otranto.

Otis a dit :
De plus, la figure du détective infaillible le laisse indifférent. N'oublions jamais le pessimisme de Lovecraft sur la nature humaine : aucune foi en sa transcendance, en sa capacité existentialiste. Sherlock Holmes, Dupin, sont pour lui plus mythologiques encore que ses plus infernales divinités.

Hmmm...d'abord transcendance et existentialisme, ce n'est quand même pas tout à fait la même chose et mettre les deux côte à côte comme ça, ça fait bizarre.
Ensuite, Sherlock Holmes n'est pas infaillible...(Doyle n'était pas beaucoup plus optimisme sur la nature humaine je pense.) Il est rarement mis en échec c'est vrai, mais ça arrive et surtout, il devait mourir avec son double. Il est mort d'ailleurs et il aurait dû le rester si Doyle n'avait pas cédé aux pressions des éditeurs et (surtout) du public. J'appelle ça être sacrément faillible tout de même. Dupin a été moins développé, mais Poe insiste plus sur le raisonnement que sur le résultat. C'est peut-être d'ailleurs ce que lui reproche Lovecraft.

Enfin, tout cela n'est qu'une discussion sur des théories de Lovecraft, on s'éloigne de Jekyll et Hyde.

L'Etrange cas du docteur Jekyll et M. Hyde
Otis - le 30/05/2007 à 12:03

Lovecraft parle en tant que lecteur et critique du fantastique lorsqu'il critique Stevenson - il n'a jamais sous-évalué Docteur Jekyll, il a bien conscience de sa valeur esthétique, en particulier parce qu'il rénove les tentatives d'atmosphère de façon subtile - alors que Schwob parle en tant que fan habité de Stevenson (en témoigne son voyage à Samoa, là même où Stevenson venait de mourir). Ce sont deux points de vue. Je préfère le recul froid de Lovecraft à l'élan poétique, maintenant je ne doute pas du souci d'objectivité du poête français.
Dans existentialiste, je voulais traiter de sa forme la plus simple, celle de l'être humain qui peut se dépasser lui-même, sans dépendre de la main du Très Haut. Le destin est finalement très présent chez Lovecraft, c'est un destin digne des mythologies grecques, tragiques le plus souvent. (Innsmouth par ex). Je suis d'accord avec Lovecraft lorsqu'il dit que Holmes est infaillible. Il a ses défauts, mais il a un raisonnement qui confine vraiment à l'exceptionnel. Il aurait dû mourir, mais ça n'a pas été le cas, tel un dieu moderne, car le gentil public voulait qu'il reste en vie. Voilà ce qu'avait deviné Lovecraft à l'époque - à savoir les attentes du public où l'écrivain devient esclave comme je le rappelle plus haut - et c'est très précisément cette manière de publier et d'écrire, en plus de l'esthétique de l'événement, qui l'irritait. Aujourd'hui, Lovecraft détesterait la majorité des thrillers.

L'Etrange cas du docteur Jekyll et M. Hyde
nowaguest - le 30/05/2007 à 13:35

C'est hardcore par ici

L'Etrange cas du docteur Jekyll et M. Hyde

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