Téléchargement illégal de musique : pourquoi ne pas se sentir coupable ?

/ Article - écrit par Guillaume (), le 24/08/2007

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Votre petit cousin vient de récupérer le dernier album de MC Solaar. Il n'a pourtant que 12 ans, et ne possède pas la voiture qui lui permettrait de se rendre au centre commercial le plus proche... Il n'a pas de quoi acheter un ticket de bus, et même, avouons-le, pas de quoi débourser quinze ou vingt euros pour acheter la galette du rappeur.

Il a certainement dû utiliser un système de peer to peer pour le récupérer. Bittorent, edonkey, e-mule, etc. autant de noms qui lui ont permis de se procurer cette musique à bon prix, en utilisant peut-être un site web répertoriant toutes les bonnes trouvailles (comme le très controversé Pirate Bay, un site scandinave qui fait parler de lui pour ses fanfaronneries).

Il aurait tout aussi bien pu rendre visite à l'un de ses camarades de classe habitant dans le voisinage et lui emprunter le cd que celui-ci aurait acheté quelques jours auparavant. Personne n'aurait rien trouvé à redire. Mais dans le cas présent, votre petit cousin est hors la loi. Il risque un maximum de trois ans d'emprisonnement et trois cent mille euros d'amende. Evidemment, même s'il était poursuivi, le juge saurait se montrer réaliste et la peine infligée serait nécessairement moins lourde, plus proportionnelle à l'acte commis, d'autant plus que s'il est assez sensibilisé pour se contenter de télécharger pour lui-même, sans permettre aux autres utilisateurs des réseaux peer to peer d'à leur tour récupérer la musique du chanteur, il a approximativement une chance sur deux d'être relaxé.

Mais quel méfait votre petit cousin (appelons le Kevin, on commence à bien le connaître) peut-il bien moralement se reprocher ?

Kevin a empêché un ayant droit, ou un maillon de la chaîne de production de la musique de récupérer un pourcentage sur la vente du disque. Il aurait permis à MC Solaar, sa maison de disque, son producteur, ses chœurs, etc. de mieux manger. C'est un fait. Mais Kevin, s'il avait acheté le disque (quand bien même il aurait eu les fonds nécessaires, ce qui introduirait idéalement un débat sur l'accès égalitaire à la culture... passons pour aujourd'hui...) aurait fait gagner à chaque personne, individuellement seulement quelques centimes, et encore...

Si Kevin est tout seul dans son coin à jouer au pirate, tout le monde s'en fiche. Il n'est pas dangereux.

Par contre, quand c'est toute la société qui collectivement, sans se concerter se met à télécharger, on change de calibre. Au lieu d'un préjudice futile, on passe à des sommes rondelettes. La société est-elle pour autant traînée en justice ? C'est bel et bien le nombre qui pose le problème et nous met face à une équation apparemment insoluble.

Si tout le monde est potentiellement prêt à télécharger car n'y trouvant rien d'amoral, peut-on vraiment se contenter de continuer à interdire ? On s'étonne alors que le renforcement des moyens de répression sur le sujet ne soit pas compris des citoyens... comment s'interdire une action qu'on ne perçoit pas comme étant amorale ?

Nous sommes en face d'une évolution inéluctable de la société. Kevin considère que télécharger une œuvre culturelle gratuitement est une chose dont il peut difficilement se passer, et qui est, de son avis, assez morale pour qu'il prenne le risque de se heurter à une loi qu'il ne comprend pas (ou que ses parents n'ont pas pris la peine de lui expliquer, ne considérant pas qu'elle est particulièrement justifiée, bien que sanctionnant une activité illégale).

Parmi tous les internautes « pirates », qui aurait récupéré un livre pour en photocopier toutes les pages, et en obtenir une pâle reproduction ? Le pouvoir de duplication du numérique est le facteur clef de cet engouement. Il y a vingt ans, on recopiait des K7, avec un son qui s'altérait, tant et si bien qu'on finissait par aller acheter un original. Mais maintenant... Pourquoi, alors que la technologie s'est démocratisée, faudrait-il continuer à subir ce joug ? Kevin s'est fait offrir un ordinateur doté d'une connexion internet à haut-débit. Pourquoi ne pourrait-il pas en profiter ? La reproduction des morceaux qu'il a téléchargés n'a coûté de l'argent à personne, n'a embêté personne. Alors pourquoi devrait-il se limiter ? Ses parents ont bien pris une œuvre d'un jeune artiste contemporain - dont il n'arrive pas à prononcer le nom - en photo le mois dernier et en ont fait un poster géant qui trône dans le salon. Où est le mal ?

Nous avons les moyens, nous les rachetons régulièrement pour les mettre à jour (ou tout simplement les remplacer quand ils deviennent défectueux), et pourtant il faudrait limiter son appropriation du progrès ? Si en plus je vous disais que Kevin a insisté auprès de ses parents pour avoir une connexion haut-débit dans le seul but originel de télécharger... et que maintenant il utilise un ordinateur sans mal, sait envoyer des emails, surfer sur internet, faire de la recherche documentaire pour ses exposés, s'est ouvert au monde... Peut-on affirmer sans broncher que son souhait premier était si mauvais ?

Malgré tout, cette vision a des perdants, les fameux ayants droits. Eux ne sont lésés de manière significative qu'à cause du caractère massif des partages de fichiers. C'est un phénomène relativement comparable aux problèmes écologiques : chacun dans son coin a beau mettre tous ses efforts à polluer, il ne fait pas grand mal à la planète. Mais quand tout le monde s'y met...

Alors, on est tenté de penser qu'on pourrait appliquer les mêmes types de solution que pour l'écologie. Des campagnes massives de communication sensibilisant au caractère incorrect du téléchargement seraient peut-être une bonne idée. Mais on risque de rencontrer autant de succès avec l'écologie qu'avec le téléchargement. Comme ce n'est à l'échelle personnelle pas une réalité amorale, le message passe mal.

On pourrait aussi songer à se calquer sur les déductions d'impôts pour l'installation de matières isolantes. C'est-à-dire non plus punir l'action « mauvaise », mais plutôt récompenser les « bons » comportements. Vous achetez vos cd de façon classique ? Alors vous pourriez les payer moins cher. Vous achetez non pas un unique cd par mois, mais plutôt dix, vingt, ou plus ? Alors vous bénéficiez de remises dégressives. Tout l'enjeu consisterait à équilibrer perpétuellement quantités vendues et prix. Pas forcément évident, mais qui sait.

Une autre approche consiste à penser que si Kevin télécharge, c'est certes pour le prix, mais surtout pour la facilité d'accès. Assis au chaud, il peut récupérer en quelques minutes des albums complets, de toutes sortes, dont une flopée dont il ne connaît pas encore l'existence. Alors, plutôt que de réduire les marges, proposons des catalogues très vastes, et de la musique pouvant être achetée en ligne. C'est ce que Virgin Mega, Fnacmusic, et autres consorts tentent de rendre rentable depuis quelques années, avec un succès plutôt mitigé.

Une façon plus mixte de penser consiste à croire que le « pirate » ne consomme pas toute la musique qu'il télécharge. Il veut des titres à foisons, mais il se contentera de piocher quelques morceaux ici et là, changeant sans cesse. S'il disposait de sa musique sous forme physique, il la revendrait sans cesse pour acheter de nouvelles choses. On lui élabore alors un début de contrat global lui permettant d'écouter autant de musique qu'il le souhaite, mais sans la télécharger. Il s'en fiche du support. La preuve, il n'achète pas de disque !
Fnacmusic l'a fait en proposant une offre d'écoute illimitée à un peu moins de dix euros par mois. Plus récemment, Deezer.com a passé un accord avec la Sacem. Ainsi, tout internaute peut créer un compte gratuitement, et écouter autant qu'il le souhaite, en streaming, la musique disponible chez Deezer, les ayants droits étant rémunérés grâce à une ponction de la Sacem sur les revenus publicitaires. Prometteur et difficile à concurrencer, d'autant plus que Free semble près à soutenir massivement l'initiative.

Au final, on semble actuellement se diriger vers une solution réconciliant tout le monde. D'une part, les internautes « pirates absous » qui pourront se procurer de la musique sans pour autant tomber par erreur sur des contenus à ne pas mettre entre toutes les mains, ni même finir (au pire) en prison. En concédant tout de même au passage l'idée de ne plus télécharger la musique, mais simplement pouvoir l'écouter à tout instant, sans la copier... Et, d'autre part, les ayants droits qui ne seront plus floués par un téléchargement dont on ne connaît pas le volume, évitant ainsi une répartition potentiellement aléatoire des gains par la Sacem (par exemple, si Justice est écouté, on peut espérer que c'est Justice qui touchera les droits grâce à cette visibilité totale, pas une star trop connue qui truste les classements traditionnels et à laquelle on attribue arbitrairement un pourcentage total - erroné - de la récolte monétaire).

On aura beaucoup tâtonné avant d'entrevoir cette solution qui a le mérite d'arrêter la stigmatisation un peu rapide des internautes musicophiles, transformés en véritables petits gangsters, tout en contentant tout le monde.

Reste une inconnue... les maisons de disques vont-elles se prêter de bon cœur à cette reconversion forcée ? Ou plutôt mourir ?

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